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Avant de lire les notes que je fais sur les films que je vois et les bd que je lis, sachez que dans mes commentaires il m'arrive parfois de dévoiler les histoires et les intrigues. Ceci dit pour les comics, je n'en parle que quelques mois après leur publication, ce qui laisse le temps de les lire avant de lire mes chroniques.
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20 mai 2019 1 20 /05 /mai /2019 07:51

Il n’est pas courant de situer une histoire de Science-Fiction, de rencontre avec des aliens, dans un décor médiéval, au fin fond de la Forêt Noire de 1348. C’est pourtant le pari (réussi) de Michael J. Flynn, qui avec Eifelheim nous offre un roman passionnant, mêlant Histoire et SF de bien belle manière.

 

Voici tout d’abord un bref résumé de l’intrigue de départ. Tom Schwoerin, historien et cliologue* américain étudie de nos jours le site allemand de Eifelheim et cherche à résoudre le mystère qui a conduit ce lieu à être abandonné alors qu’il abritait au Moyen-Âge le village d’Oberhochwald. Le récit bascule en alternance entre les réflexions de Tom qui tente de comprendre le passé, et les faits s’étant déroulés en 1348 à Oberhochwald. Cette année-là, quelque chose est tombé du ciel dans la forêt toute proche du petit village de Forêt Noire. Le père Dietrich, curé du village et homme cultivé qui a étudié les sciences, la théologie et la philosophie à Paris auprès de personnages aussi renommés que Guillaume d’Ockham et Jean Buridan, tente d’entrer en contact avec ces étrangers à l’aspect bizarre échoués avec leur aéronef…

… et je préfère m’arrêter là et ne pas en dire plus pour éviter d’en dire trop !

 

J’ai trouvé ce roman vraiment très bien fichu, car il se permet de jouer sur plusieurs plans et plusieurs points de vue différents. On a les scientifiques contemporains qui essaient de comprendre (et pour ainsi dire deviner) ce qui a pu se passer en 1348 avec le peu d’informations qu’ils peuvent recueillir sur cette période compliquée de l’Histoire. On a les habitants de ce village médiéval, qui rencontrent ces drôles de naufragés sortis de nulle part, au physique monstrueux et qui ressemblent à des sauterelles géantes, qu’ils baptiseront bien vite les Krenken**. On a les aliens, qui forcément ont des connaissances et un développement scientifique extrêmement en avance sur celui du monde dans lequel ils viennent de s’échouer, mais qui obéissent également à des règles sociétales plus proches de celle d’une ruche que d’une communauté humaine. Et puis vient se greffer par-dessus tout ça notre propre regard de lecteur, presque omniscient par rapport au récit puisque qu’on sait ce que Tom essaie de comprendre, et qu’on sait également que les Krenken sont des extra-terrestres, chose inconcevable au Moyen-Âge puisque la notion même d’alien est inconnue.

 

C’est justement cette confrontation des civilisations qui m’a paru très intéressante. Car les différents personnages de ce roman ont chacun des conceptions très différentes du monde et de l’existence même. Le chercheur contemporain effectue des recoupements et des investigations en se basant sur les connaissances modernes. Mais le père Dietrich, lui aussi à la pointe des connaissances de son époque aura une approche très personnelle des événements, et tentera de comprendre avec ses propres outils intellectuels ce qui se passe. Imaginez et re-contextualisez : en 1348 la Peste Noire commence à faire des ravages à travers l’Europe et les habitants d’Oberhochwald craignent son arrivée imminente. Et si les étrangers étaient les porteurs de la maladie ? Sans compter sur l’influence de la religion et des croyances, l’aspect difforme des Krenken leur donne l’apparence de démons tout droit sortis de l’Enfer... Bien entendu l’inculture et l’isolement des villageois n’aide pas, certains d’entre eux croient que ces gens bizarres sont des turcs !! Quant aux aliens, ils vont eux aussi tenter de comprendre les hommes aux coutumes si éloignées de ce qu’ils connaissent, et en particulier tout ce qui a trait à la religion et à la croyance en la bienveillance envers son prochain et la vie après la mort...

 

Évidemment en tant que lecteur on se place un peu au-dessus des divers niveaux de compréhension des uns et des autres mis en relation dans ce roman, et on a les clés qui échappent (totalement ou en partie) aux différents protagonistes. Mais on découvre cependant en même temps qu’eux les événements. Ce qui est fou c’est qu’à certains moments on peut presque se sentir plus proche du Krenken que de l’homme de 1348 sur certains points !

 

Alors il faut bien avouer que la partie du récit qui se passe en 1348 est plus intéressante que la partie contemporaine, bien que cette dernière soit l’occasion d’aborder et de vulgariser quelques sujets scientifiques qui ne manquent pas d’intérêt. Mais ce sont les personnages des scientifiques surtout qui offrent moins d’attrait que ceux du Moyen-Âge.

 

Pour ce qui est de la partie se situant dans le village d’Oberhochwald et ses alentours, j’ai trouvé cela passionnant. Pas forcément du fait du suspens ou de l’action (qui sont présents mais de manière tout à fait modérée) mais justement des personnages et de la confrontation de leurs niveaux de compréhension et du choc des conceptions intellectuelles. Que ce soit l’humain confronté à une science qui le dépasse ou l’alien qui découvre la notion de religion, j’ai trouvé cela fascinant.

Fascinante également toute la reconstitution historique faite par l’auteur : c’est très clairement bien documenté et à mon avis Michael J. Flynn a dû passer un nombre conséquent d’heures à se mettre dans la peau d’un homme de cette époque pour réussir à faire si bien comprendre et coller aux pensées et réactions qu’aurait pu avoir un contemporain de la Peste Noire.

 

Je n’ai pas pu m’empêcher non plus de noter un lien avec l’actualité sociétale actuelle et de me faire cette réflexion à moi-même : alors qu’aujourd’hui j’aurais plutôt tendance à considérer le sentiment religieux comme une pensée en partie rétrograde et anti-progressiste, en 1348 (période qu’on considérera volontiers comme obscurantiste et arriérée) l’homme d’Église de ce roman était ce qui se faisait de plus à la pointe des connaissances et de la science, voire de l’ouverture d’esprit et de la tolérance ! Plutôt paradoxal et étonnant n’est-ce pas ? En tout cas j’ai trouvé ce renversement de valeurs très bien vu, et il a parfaitement fonctionné sur moi.

 

Finalement, c’est peut-être ce qui m’a le plus plu dans ce roman à la fois historique et de SF (je ne saurais dire quel aspect l’emporte sur l’autre) : il en émane un humanisme touchant et de nombreuses pistes de réflexion sur notre nature profonde, notre vision du monde et la confrontation avec ce qu’on ne connaît pas (ne comprend pas ?). Je ne peux que vous en conseiller la lecture.

* un cliologue n’étudie pas les Renault Clio à travers les âges, mais les bassins de peuplements humains et leur évolution en mêlant Histoire et mathématiques statisticiennes.

 

** bien que l’auteur ne va pas plus loin dans l’explication du nom donné aux aliens par les villageois, deux pistes m’ont paru assez évidentes. Le nom peut faire penser aux sons émis par les insectoïdes, une sorte de krrrkrrr… mais il m’a aussi immédiatement fait penser au mot allemand krank*** qui veut dire malade.

 

*** et encore plus au mot alsacien krànk qui veut dire la même chose.

 

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13 mai 2019 1 13 /05 /mai /2019 07:41

Je dois vous faire un aveu, j’ai beaucoup de mal à me lancer dans la rédaction de cet article. J’aimerais parler du roman Cartographie des Nuages de David Mitchell, vous dire tout le bien que j’en ai pensé, mais je me sens bien incapable d’écrire quoi que ce soit qui puisse se hisser à la hauteur de ce que j’y ai lu et parvenir à faire honneur à ce livre.

Je ne sais même pas comment aborder cette critique, c’est dire.

 

Avant même d’essayer de faire un résumé des multiples intrigues, je voudrais réécrire le titre : Cartographie des nuages. Franchement, rien que ça, c’est déjà énorme non ? Comment faire plus beau, plus poétique, comment mieux décrire en trois petits mots tout ce que peut englober l’imaginaire ? Comment mieux libérer les esprits et autoriser le lecteur à un voyage sans limites que par cette formule de génie ? À sa simple énonciation, on sait que tout est possible. On s’imagine couché sur le dos, dans l’herbe mi-haute, sans autre bruit que ceux de la nature et du vent, le regard plongé dans l’infini d’un ciel dont le bleu se voit traverser par des nuages qui changent à tout moment de formes. Quel sentiment plus proche de la liberté et de l’émerveillement que celui-ci ?

 

Alors oui, ce titre est évocateur, très évocateur, et il annonce le programme : tout. Passé, présent, avenir. Océan, campagne, villes, usines, nature sauvage. Marin, musicien, physicien, berger, flic, retraité, écrivain, serveuse, esclave, journaliste. Aventure, polar, roman épistolaire, science-fiction, Histoire, comédie, tragédie romantique. Tout je vous dis.

Ce roman aborde tout cela, et plus encore. Et il ne tiendra qu’à vous d’y ajouter toute une gamme de sentiments personnels, ceux que vous ressentirez en le lisant, ceux qui naîtront des réflexions que ce roman éveillera inévitablement en vous. Cartographie des nuages (j’adore également son titre d’origine, Cloud Atlas) n’a pas de limite. Ou plutôt, ses limites dépendent uniquement de son lecteur.

 

Bon, après avoir dit cela, je vais tenter de vous raconter un peu, sans trop en dévoiler j’espère, de quoi ça parle.

 

En 1849, le jeune homme de loi Adam Ewing, parcourt le Sud du Pacifique jusqu’aux îles Chatham et tient un journal quotidien. Son voyage de retour vers Honolulu puis jusqu’à San Francisco où l’attend sa bien-aimée Tilda se fera à bord d’un voilier mais ne sera pas de tout repos. Un passager clandestin qui fuit l’esclavage est à bord. Et Adam est petit à petit rongé par un parasite qui s’attaque à son système nerveux. Heureusement le docteur Goose est là pour le soigner…

 

En 1936, Robert Frobisher, jeune compositeur plein de projets mais sans avenir, quitte son amant Rufus Sixsmith pour travailler à Zedelghem, près de Bruges, sous l’aile d’un célèbre compositeur Vyvyan Ayrs en tant que copiste. Le vieil homme, acariâtre et d’une arrogance sans nom est très affaibli et l’engage pour mettre en partition la musique qu’il a en tête. Frobisher, tout en s’acquittant de sa tâche compose sa propre œuvre, qu’il nomme Cloud Atlas, et écrit régulièrement de longues lettres à son amour délaissé pour lui raconter comment se déroule sa vie. Dans sa chambre il découvre un vieux récit, le journal de bord d’un certain Adam Ewing voguant sur l’océan Pacifique…

 

En 1973, Luisa Rey, journaliste à Buenas Yerbas en Californie, enquête sur un rapport défavorable à la construction d’une centrale nucléaire mal sécurisée. Elle rencontre un vieux scientifique du nom de Rufus Sixsmith, qui lui livre des détails troublants qui lui permettent de poursuivre son enquête. Mais les morts suspectes s’accumulent dans cette affaire, et Luisa sent qu’elle tient un scoop de taille. Elle découvre certaines lettres gardées par Sixsmith, écrites par un certain Robert Frobisher, ce qui la fascine au point de rechercher sa seule œuvre publiée, très rare, le sextette Cartographie des nuages

 

De nos jours en Grande-Bretagne, l’éditeur roublard Timothy Cavendish a maille à partir avec un de ses auteurs, un ex-taulard, et ses frères. Exsangue financièrement et obligé de s’enfuir pour échapper aux petites frappes, il demande de l’aide à son frère aîné. Celui-ci, exaspéré par ses demandes incessantes d’argent, le fait interner dans une maison de retraite, qui va devenir un véritable lieu de calvaire pour lui. En tant qu’éditeur, Cavendish lit un manuscrit intitulé Demi-vies, la première enquête de Luisa Rey, qui ne le passionne pas plus que ça d’ailleurs…

 

Dans un futur dystopique, en 2144 à Neo Séoul, Sonmi-451 travaille dans une cafétéria, le Papa Song, comme tous les clones de son type. Son entière existence est contrôlée, depuis sa nourriture à son sommeil, en passant par son temps de travail évidemment. Le jour où elle obtiendra sa douzième étoile elle deviendra une « âme » et pourra vivre parmi les sangs-purs qui sont en haut de l’échelle sociale. Mais Sonmi-451 n’est pas comme les autres. Elle va découvrir que le monde dans lequel elle vit n’est pas celui qu’on lui décrit depuis toujours, en accédant à des documents interdits

comme par exemple ce vieux film, une comédie intitulée L’Épouvantable Calvaire de Timothy Cavendish

 

Dans un futur post-apocalyptique, en 2321 sur l’archipel d’Hawaï, Zachry est berger. Il vit au sein d’une communauté revenue à un mode d’existence proche des conditions moyen-âgeuses. Son peuple subit régulièrement les attaques des Konas, des barbares cannibales sans pitié. Quand Meronym, une ethnologue issue du dernier bastion de la civilisation technologique des Prescients, vient étudier les coutumes locales, elle a besoin d’un guide pour gravir la montagne sacrée, au sommet de laquelle une certaine Sonmi-451 aurait lancé un appel de détresse il y a bien longtemps, avant la grande catastrophe… Mais cette montagne est interdite d’accès car aux mains du Vieux Georgie, l’esprit maléfique qui régit les croyances du peuple de Zachry...

 

Ce roman est … je ne sais pas exactement comment dire… pyramidal ! Je ne sais pas si ce terme peut s’appliquer à un livre, mais c’est celui qui se rapproche le mieux de ce qu’est cet étrange objet. Vous débutez par sa base, et vous le gravissez en suivant une échelle simple, celle du temps. Le livre raconte six histoires distinctes. En fait pas du tout distinctes. Mais différentes et espacées dans le temps et l’espace. Pourtant les liens existent, et au fur et à mesure de la lecture, une boucle se forme. Car lorsque je parle de lecture pyramidale, c’est pour la raison suivante : chaque récit est scindé en deux parties, sauf l’histoire de Zachry qui est le récit central. On lit donc la première partie de l’histoire d’Adam Ewing, puis la première partie de celle de Robert Frobisher, etc.… jusqu’à lire l’aventure de Zachry en avançant dans le temps à chaque fois. Puis on repart en arrière, et on découvre donc à rebours la seconde partie de l’histoire de Sonmi-451, puis la seconde partie de l’histoire de Timothy Cavendish, etc.... jusqu’à finir par la seconde partie de l’histoire d’Adam Ewing.

Un roman pyramidal !!

C’est réellement une architecture narrative très spéciale et que je n’avais jamais expérimentée ailleurs que dans ce roman, mais c’est à la fois très original et complètement pertinent, puisque les histoires se renvoient l’une à l’autre, par un lien discret mais ferme. Les différentes histoires permettent à l’auteur de diversifier les plaisirs, et d’aborder tous les genres avec une égale réussite. J’ai autant aimé lire le récit d’Adam Ewing que celui de Zachry, j’ai été pris par le suspens de l’enquête de Luisa Rey et je me suis bidonné à la lecture des mésaventures tragi-comiques de Timothy Cavendish. Et que ce soit Sonmi-451 et son récit d’anticipation SF ou Robert Frobisher plongé dans l’univers de la musique des années 30, aucun de ces nombreux et divers personnages ne m’a laissé indifférent. Leurs vies et leurs destinées pourtant si éloignées et différentes les unes des autres m’ont à chaque fois passionné, à mon plus grand étonnement.

 

Alors j’ai conscience que l’histoire résumée comme je viens de le faire, avec ce foisonnement de genres et de personnages, peut paraître très dense, voire difficile d’accès par l’ossature même du récit, et pourtant ce serait une erreur que de s’en tenir à cette impression. On se plonge à ce point dans chaque histoire qu’on ne mélange rien, tout est clair et les choses s’enchaînent naturellement et sans mal*. J’avoue avoir douté de cette fluidité un moment, plus précisément lors du passage de la première histoire à la seconde, car j’ai été un peu déboussolé par la transition pour le moins brutale entre les deux (vous comprendrez mieux ce que je veux dire par là à la lecture). Mais le récit suivant vous embarque très vite et vous empêche de vous poser trop de questions restées sans réponses sur le précédent, si bien qu’à la fin de ce roman, on se retrouve avec un véritable livre-univers extrêmement bien ficelé, très divers et surtout très réussi. On a l’impression (qui n’est peut-être pas qu’une impression en fin de compte) d’avoir lu six romans en un seul, mais sans avoir ressenti de complication particulière, sans prise de tête, sans à-coups au cours de la lecture, grâce à une fluidité remarquable de la narration. On a en effet cette sensation d’avoir lu six romans différents, et en même temps le tout forme un ensemble parfaitement cohérent, où chaque élément est à sa place et indispensable au tout. Comme un grand puzzle dont chaque pièce se suffirait à elle-même.

 

À chaque « partie » du roman correspond un style différent, et David Mitchell se fait visiblement plaisir de passer ainsi d’un style narratif à l’autre, ce qu’il parvient d’ailleurs très bien à faire. Là où j’ai trouvé cela très fort, c’est que justement ces changements sont nets, mais pas choquants. Ça fonctionne, ça n’entrave pas la narration, on garde le fil sans problème.

Il n’y a que lors du dernier récit (chronologiquement) ou si vous préférez du récit central (pyramidalement !!) consacré à Zachry qu’il y a un véritable phrasé spécifique inventé de toutes pièces par l’auteur, et qui peut procurer quelques complications à la lecture. Mais il s’agit en fait d’une narration très « parlée », qu’il faudrait presque dans l’idéal lire à voix haute, pour mieux l’appréhender. Je n’ai d’ailleurs pas pu m’empêcher de me faire la réflexion quant à la traduction ! Ça a dû être un boulot incroyable de trouver des équivalences en français (du futur, et donc à inventer en partie) pour garder et le sens et l’impact des termes originaux de l’auteur. En cela la traduction de Manuel Berri mérite très largement d’être soulignée, et encensée à mon goût. La partie du roman consacrée à Sonmi contient elle aussi des néologismes et quelques inventions linguistiques, très bien vues également.

 

Et puis, une fois qu’on a lu ce roman immense (par la taille comme par l’ambition narrative), qu’on le referme et qu’on y repense, vient le moment de la digestion, et de la réflexion. Car c’est une des forces du roman : vous n’en sortirez pas sans y repenser, sans cogiter. On peut se demander après lecture, quel message il véhicule, quelle est sa trame de fond, l’idée subliminale qui se cache derrière les mots.

Je crois que chacun aura ses propres réponses à ces questions, pour ma part je crois que ce que j’ai retenu de ce roman, c’est l’idée de cycles, et d’invariabilité de la nature humaine. Que comme dans une fourmilière, les individus peuvent bifurquer ou modifier leurs destinations aléatoirement, mais que l’ensemble ne varie pas ou très peu, que la direction ne change pas, et que les mêmes causes ont les mêmes conséquences, toujours.

Que l’homme soit civilisé ou non (d’ailleurs quelle civilisation se considère-t-elle elle-même comme non civilisée?), on retrouve les mêmes résurgences, que ce soit dans le positif comme dans le négatif.

La recherche de la puissance, l’appât du gain, la cupidité, l’égocentrisme mènent toujours à plus ou moins long terme vers la catastrophe…

 

Peut-être que certains verront d’une manière plus appuyée que je ne l’ai vue moi, une allusion directe à l’idée de réincarnation (au sens bouddhiste du terme). En effet, certains personnages, au travers des siècles, partagent une même tache de naissance à la forme très spécifique, celle d’une comète. L’auteur ne fait que le mentionner, mais ne développe jamais l’idée, à vous d’en faire ou non le pivot de votre lecture, et le prisme au travers duquel vous lirez ce roman. D’autres y verront peut-être plus volontiers une espèce de lien mystique sans forcément aller jusqu’à la réincarnation. Mais à coup sûr, cet élément, qui pourrait faire basculer encore plus clairement dans le récit fantastique (je parle du genre), est placé là par l’auteur sans qu’il n’entre dans les détails, pour marquer juste un peu plus s’il en était besoin, l’idée de cycle, d’éternel recommencement, de chemin à parcourir, d’étapes à franchir, mais qui mènent toujours à la même destination : la profondeur de l’âme humaine.

 

Dans ce même ordre d’idées, le roman peut être pris comme une merveilleuse mise en situation de la théorie du chaos. À une échelle extraordinaire, puisqu’elle se développe sur des siècles et des continents entiers. Quelle meilleure illustration que cet enchaînement de récits, de la notion que chaque acte a une conséquence. Chaque décision, chaque choix, mêmes les plus anodins qu’ils paraissent au moment de les faire, a un pouvoir immense, celui d’influer sur le futur. De manière parfois bien imprévisible et a priori insoupçonnable d’ailleurs. À partir de là, au lecteur de se positionner : y verrez vous la marque d’un déterminisme incroyable ou au contraire d’une palette d’infinies possibilités uniquement soumises au hasard ? L’aspect philosophique du récit laisse augurer de longs moments d’intense réflexion et d’argumentation contradictoire selon votre façon de lire le roman de David Mitchell…

 

Mélange savant d’optimisme et de pessimisme, de raison et de sentiments, de hasard et de destinée, ce roman est une incroyable aventure de lecture, un roman coup de cœur qui fait penser, rêver, imaginer et réfléchir bien au-delà de ses pages et de ses mots. Un bouquin qu’on referme et qu’on n’oublie jamais.**

 

Un livre qu’il faut lire.***

* il en va tout différemment de l’adaptation cinématographique, mais ça c’est une autre affaire, que j’aborderai un autre jour...

** Et vous l’aurez peut-être constaté à sa longueur pour ceux qui en sont venus à bout, le plus dur aura été de commencer cet article, ensuite ça a déroulé tout seul…

*** si si, c’est obligé.

 

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6 mai 2019 1 06 /05 /mai /2019 07:19

Il y a de cela de nombreuses années (je crois bien que ça remonte au moins à mes années nancéiennes, donc il y a environ 25 ans), j’avais lu la version originale de ce texte, sous la forme d’une nouvelle dans un recueil, et ça m’avait déjà bien marqué. J’ai eu envie d’y revenir plus récemment, mais cette fois en abordant l’histoire dans sa version roman*. J’avais donc déjà en tête l’essentiel de l’histoire ainsi que son dénouement, ce qui d’habitude ne me pousse pas trop à me plonger dans un bouquin. Mais comme ça m’est arrivé récemment avec quelques-unes de mes lectures marquantes de mon adolescence, j’ai eu envie de revenir dessus et d’y confronter mon regard d’adulte**. Et puis j’aime de temps à autres me coltiner un classique, ce que ce livre est devenu dans son genre je pense.

 

L’histoire met en scène Charlie Gordon, 32 ans, attardé mental jovial et plein de bons sentiments. Il travaille dans une boulangerie la journée et suit des cours spécialisés le soir, dispensés par Miss Kinnian. Pétri de bonne volonté, Charlie n’a pas de meilleurs résultats que les autres, mais sort du lot par sa farouche envie d’apprendre bien qu’étant intellectuellement très limité. C’est ce qui lui vaudra d’être retenu pour une expérience révolutionnaire. En effet deux scientifiques, le professeur Nemur et le docteur Strauss qui étudient l’intelligence ont réussi un véritable exploit en décuplant l’intelligence d’une souris de laboratoire, nommée Algernon. L’étape suivante est l’expérimentation humaine, et Charlie subit donc une opération du cerveau. Et le succès va être total, car bien vite Charlie voit son quotient intellectuel augmenter en flèche, passant progressivement de 70 à 185 ! L’esprit de Charlie s’ouvre alors sur des domaines jusqu’alors insoupçonnés pour lui, mais cela ne se fait pas sans conséquences sur sa personnalité et sa vie passée revient le hanter. Mais un jour, la souris Algernon commence à montrer des signes inquiétants de régression et de dégénérescence cérébrale. Charlie sait pertinemment que son sort et celui de la souris sont liés...

 

Il y a de fortes chances que cette histoire parle à beaucoup de monde tant ce roman a connu un succès jamais démenti depuis sa sortie (en France par exemple le livre est réédité sans discontinuer environ tous les 4-5 ans depuis 1972). Et le roman a connu plusieurs adaptations sous différents formats, depuis la télévision jusqu’au cinéma, en passant par le théâtre et même la comédie musicale !

 

La première chose que je tiens à dire, c’est que je suis presque étonné de voir que Des fleurs pour Algernon est cité comme un incontournable de la littérature de Science-Fiction. Parce que le vernis SF est vraiment léger, et plus le temps passe plus les avancées médicales et scientifiques dans le domaine de l’informatique par exemple font que l’opération que subit Charlie dans le livre et qui est la caution SF du récit est de plus en plus crédible et de moins en moins extravagante à envisager dans la réalité. Pour moi, ce roman est avant toute chose un extraordinaire roman sur l’humain, sur la conscience, sur l’être intime, sur l’évolution d’un esprit au cours du temps. Le qualifier de roman de SF ne serait vraiment pas la première chose qui me viendrait à l’esprit si je devais le définir. Donc si je devais en parler je n’hésiterais pas à le qualifier d’incontournable, mais bel et bien tous genres confondus.

 

Ce court roman de Daniel Keyes (enseignant*** puis psychologue et écrivain américain mort il y a peu de temps, en 2014 à l’âge de 86 ans) est un petit bijou. À bien des égards d’ailleurs. Je vais essayer de donner quelques-unes des raisons qui me font dire cela, mais je crains d’en oublier pas mal en cours de route tant il y en a.

 

Tout d’abord il y a ce parti pris ambitieux et ardu à tenir de la part de l’auteur : tout le roman (et c’est sa grande force) est présenté comme un témoignage écrit par Charlie Gordon. Ce dernier tient à la demande des scientifiques qui le suivent un « journal de bord » par écrit, ce qui leur permet de mesurer et comprendre l’évolution de l’esprit de Charlie au fur et à mesure du temps qui passe. Autant vous le dire de suite, le début du roman est un peu compliqué à lire dans le sens où Charlie, plein de bonne volonté mais avec 6 ans d’âge mental, écrit un langage bourré de fautes d’orthographe et exprime des idées très basiques. Mais les avancées du jeune homme seront telles que bien vite cette difficulté de lecture va disparaître, et on va pouvoir constater à quel point son intellect va se développer à travers un style de plus en plus riche et agréable à lire, ainsi que des pensées de plus en plus profondes couchées sur le papier.

Ainsi, au début du roman, Charlie écrit : « Après l’opérassion, je m’eforcerai d’être un telijen. De toutes mes forces. ».

Puis vient la frénésie d’apprendre mêlée d’innocence et d’envie de bien faire : « Aujourd’hui, j’ai appris la virgule, qui est, virgule (,) un point avec, une queue, Miss Kinnian, dit qu’elle, est importante, parce qu’elle permet, de mieux écrire, et elle dit, quelqu’un pourrait perdre, beaucoup d’argent, si une virgule, n’est pas, à la bonne place. »

Petit à petit Charlie progresse de plus en plus vite, jusqu’à dépasser tous ceux qui l’entourent, y compris les scientifiques qui suivent son évolution : « Ce qui est étrange dans l’acquisition du savoir, c’est que plus j’avance, plus je me rends compte que je ne savais même pas que ce que je ne savais pas existait. Voici peu de temps, je pensais sottement que je pouvais tout apprendre. Maintenant, j’espère seulement arriver à savoir que ce que je ne sais pas existe et en comprendre une miette. En aurai-je le temps ? »

Mais passer d’attardé à génie n’est pas aussi simple, ni même aussi libérateur que le pensait Charlie, et c’est bel et bien dans le relationnel que le jeune homme à l’intellect sur-développé sent qu’il reste encore et toujours un inadapté. Il écrit ainsi au sujet de celle pour laquelle il ressent un véritable sentiment amoureux : « Je désirais l’aimer et fonder un foyer. Maintenant c’est impossible. Je suis aussi loin d’Alice avec mon QI de 185, que je l’étais quand j’avais un QI de 70. Et cette fois-ci, nous le savons tous les deux. » La prise de conscience est douloureuse et sans pitié…

 

Si je me permets quelques citations alors que je ne le fais que rarement quand je parle d’un livre, c’est vraiment pour essayer d’illustrer au mieux tous les thèmes qu’aborde ce livre, et surtout l’immense terrain de réflexion qu’il nous laisse en tant que lecteur une fois qu’on l’a refermé.

 

Ce roman est écrit avec une telle précision dans le style, mais aussi avec une telle justesse dans le ton, permettant de saisir les moindres nuances dans l’évolution de cet esprit d’abord rabougri et entravé, puis libéré et décuplé, que le lire vous fait passer par à peu près toutes les émotions. Bien que celle qui prédomine reste la tristesse, la résignation, le désespoir, qui curieusement viennent avec l’intelligence et la capacité d’analyse. Plus Charlie évolue, plus il revit son passé douloureusement, avec un œil nouveau. Ceux qu’il considérait comme ses amis se sont en fait toujours moqués et servis de lui. Mais il n’en était pas triste, puisqu’il n’en avait même pas conscience. Pour son plus grand malheur cependant, qu’il s’agisse de ses amis ou de sa famille qu’il redécouvre sous un nouveau jour, sa nouvelle perception du monde qui l’entoure ne lui offre pas plus de bonheur qu’avant. Il pensait pourtant que l’intelligence allait lui ouvrir toutes les portes, lui rendre l’existence belle et facile… « Je me demande ce qui est le pire : ne pas savoir qui l’on est et être heureux, ou devenir qui l’on a toujours voulu être et se sentir seul. »

 

On en vient presque à se demander s’il ne vaut pas mieux être idiot qu’intelligent pour être heureux. L’imbécile heureux connaît-il un meilleur sort que l’esprit évolué mis devant la triste réalité du monde ? À chacun d’apporter sa réponse, selon sa sensibilité. Des indices selon moi persistent cependant… cette furieuse envie d’en savoir toujours plus qui nous tenaille, cette curiosité, cette soif d’apprendre et de découvrir, et le refus catégorique, viscéral, de revenir en arrière une fois qu’on a franchi des paliers en avançant…

 

Évidemment ce livre ne peut pas non plus nous laisser sans réfléchir à notre position et notre sentiment vis-à-vis du handicap. Là on parle de handicap mental et on l’aborde de front (de l’intérieur même puisqu’on est dans les pensées de Charlie, à tous les stades de l’évolution de son intellect), mais la question peut facilement être élargie pour toucher tous les types de handicaps. Et quasiment accolée à la question du handicap vient cette seconde interrogation : peut-on et doit-on chercher à tout prix à améliorer notre condition humaine, aussi déficiente puisse-t-elle être parfois, par les avancées de la médecine, de la science et de la technique ? Doit-il y avoir des limites ? Lesquelles ? Ces questions que je trouve personnellement passionnantes reviennent régulièrement sur le tapis, il en était déjà question en 1959 quand Daniel Keyes a écrit sa nouvelle, on se les pose toujours aujourd’hui quand on aborde des sujets tels que la bioéthique. C’est un sujet qui fait intervenir tant de points de vue différents, qu’ils soient moraux, scientifiques ou religieux qu’on ne peut le balayer d’un revers de la main et penser s’en débarrasser facilement. Aujourd’hui le transhumanisme voire le posthumanisme sont les prolongements directs de ce type de questions. Certains en sourient avec une certaine condescendance en les renvoyant au statut de sujets pour romans de SF (tiens retour de la SF dans le débat !) mais je suis persuadé que c’est une erreur et que ces thèmes seront au cœur de l’évolution de l’humanité au cours du siècle à venir.

 

Autre sujet abordé dans ce livre, qui me semble fascinant et universel car chacun d’entre nous peut en faire l’expérience tout au long de notre existence, c’est la question de l’évolution de la personnalité. On a tous des envies, des idées, des points de vue différents. Ils sont nourris de nos expériences, des spécificités de nos parcours de vie. Et ils évoluent en même temps que le temps passe. On évolue, on change, irrémédiablement. Et avec le changement de l’être vient le changement de sa perception du monde. On le voit avec Charlie en très peu de temps, mais on peut tous le réaliser en ce qui nous concerne sur le long terme, et cela rejoint l’idée que je développais en introduction à cet article : il arrive que nos goûts changent avec le temps. Qu’on aime moins ou même plus du tout, ce qu’on a aimé jadis. Qu’on apprécie finalement quelque chose qui nous laissait indifférent voire qui nous débectait avant. Le présent a ce pouvoir incroyable de remettre en question le passé qu’on a pourtant tendance à croire figé. On est resté le même, du moins on n’a pas l’impression d’avoir tant changé que cela. Mais on a évolué, lentement, par à coup, sans s’en rendre compte au fil du temps. Est-on la même personne qu’il y a 20 ans ? Et sinon qu’est-ce qui a changé ? Et surtout dans ce cas, comment peut-on se définir soi-même avec certitude, puisque le temps semble être un facteur de l’équation qui échappe à notre contrôle ? Comment juge-t-on celui qu’on a été il y a 20 ans ? Et surtout, bien plus vertigineux encore : comment celui qu’on a été il y a 20 ans se jugerait-il lui-même s’il voyait ce qu’il sera 20 ans plus tard ?

Bref, on déterre sans peine un grand nombre de questions philosophiques totalement fascinantes dès lors qu’on pense et repense à tout ce que le personnage de ce roman vit en très peu de temps.

 

Au-delà même d’une réflexion très intéressante sur l’intelligence et la différence, ce que nous propose l’auteur dans son roman, c’est une éclatante constatation : quel que soit notre degré d’intelligence une chose ne change pas, on a tous besoin de reconnaissance, de plaire et d’être aimé. L’Homme reste quoi qu’il en soit un bien étrange être, qui ne cesse d’osciller entre individualisme et intégration. On se sent toujours unique, mais on a tant besoin de faire partie d’un tout. Une partie de notre souffrance réside peut-être bien dans cette contradiction liée à notre nature même...

 

Certes tout ceci sont des thèmes souvent abordés par la SF d’introspection, mais je trouve pour ma part qu’ils débordent très largement du seul carcan SF. Et j’en suis personnellement friand !

 

Bon, j’ai quelque peu digressé alors pour en revenir au bouquin qui nous occupe ici, je vais résumer mon sentiment plus brièvement. Ce roman est bouleversant, magnifiquement écrit, il touche à ce que l’humain a de plus intime, il réveille et bouscule aussi bien les émotions que l’intelligence. Il n’a pas pris une ride depuis cinquante et quelques années qu’il a été écrit, et il possède une autre caractéristique rare et précieuse : il est trans-générationnel. C’est typiquement un livre qu’on peut lire à tout âge, et qui plaira aux jeunes comme aux moins jeunes.

 

Alors pour finir, je dirais en écho au thème de la perception qui peut changer avec le temps, que si Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes m’a plu et marqué il y a 25 ans, vous l’aurez deviné, il n’a en rien perdu de sa force aujourd’hui.

 

Lisez-le, je ne peux pas vous donner de meilleur conseil à propos de ce livre.

* la première version parue sous forme de nouvelle date de 1959, alors que la version remaniée et augmentée pour paraître sous forme de roman date de 1966. Les deux versions ont remporté récompenses sur récompenses.

** je sais, ça peut être dangereux de mettre en péril des souvenirs d’émotions anciennes…

*** petite anecdote touchante : Daniel Keyes a rapporté que le sujet de cette histoire lui a été directement inspiré par un enfant de la classe pour élèves défavorisés dont il s’occupait, et qui était venu le voir après les cours pour lui demander « de quitter la "classe des idiots" parce qu’il voulait être intelligent ».

 

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29 avril 2019 1 29 /04 /avril /2019 07:33

Avec Mufle, je lisais mon premier livre d’Éric Neuhoff. Je ne prenais à vrai dire pas un bien grand risque remarquez, l’objet fait à peine plus d’une centaine de pages d’un texte aéré et écrit plutôt gros. Mais l’accroche de quatrième de couv’, le titre, le clébard en couverture, tout ça m’a fait de l’œil alors j’ai tenté.

 

C’est l’histoire d’un type, la cinquantaine, bourgeois parisien, déjà deux divorces au compteur et de grands enfants, qui découvre comme ça, en consultant le portable de sa compagne Charlotte qui traîne dans la salle de bain qu’elle l’a trompé, pendant ce fameux voyage à Londres où elle se rendait soi-disant pour une vente de bijoux. Évidemment qui cherche trouve : très vite il a les preuves qu’elle le trompe depuis le premier jour puisqu’en réalité elle collectionne les amants et consomme les hommes façon mante religieuse. Faut dire que Charlotte est une femme sur laquelle tout le monde se retourne quand elle entre dans une pièce. Les femmes l’envient et les hommes la désirent… ce qui a d’ailleurs toujours été une source de fierté du narrateur. Ce très court roman décrit l’évolution des sentiments de l’homme trompé, qui va très vite passer de l’amour aveugle à la haine… il paraît que ce sont les deux faces d’une même pièce…

 

Bon, à vrai dire, pas grand-chose de neuf sous le soleil dans le thème abordé. Amour bafoué, tromperie, amour-haine. Du déjà vu, mille fois, en long, en large et en travers sur à peu près tous les formats qui existent. Pas plus mal du coup d’en faire un roman aussi court, puisque de toute manière on n’évitera pas certains poncifs (l’amour qui se mue en haine par exemple) propre à ce genre d’histoires, autant ne pas en faire des tartines non plus et ainsi éviter l’indigestion.

 

Un point à peine plus original, c’est l’inversion du traditionnel rapport homme volage / femme trompée, mais là encore ce n’est pas comme si on tombait des nues en découvrant que ça marche dans les deux sens cette affaire.

 

Non, selon moi s’il y a quelque chose à en retenir, ce n’est pas tant la situation de départ ni son évolution, ni même sa conclusion (ça a déjà tant été traité que le tour en a été fait depuis longtemps, je ne crois pas qu’on puisse encore innover vraiment sur ce sujet), c’est le traitement de la chose. En gros on est quasi constamment dans les pensées du narrateur, et c’est assez incisif. Logique du reste, puisque la peine, la douleur et la colère mêlée d’humiliation ressenties aussi durement que dans le cas cité ici, amène forcément à la méchanceté à un moment ou un autre. Mais au moins ici, pas de faux semblant, par moments le narrateur se lâche vraiment et balance quelques sentences meurtrières vis-à-vis de sa compagne, et à travers elle vis-à-vis des femmes en général, qui ne manqueront certainement pas d’éveiller un soupçon de misogynie à l’encontre de l’auteur (dont la situation, l’âge et en partie la vie privée ont quelques similitudes avec ceux de son personnage).

 

Personnellement je ne l’ai pas ressenti ainsi, mettant simplement certains des propos et des pensées les moins politiquement correctes sur le compte de la détresse sentimentale du cocu, avec plus dans l’idée de l’auteur de montrer comment on peut passer en un éclair d’un sentiment très fort à un autre totalement opposé pour la même personne sous le coup d’émotions de ce type. En fait pour moi, il s’est contenté d’écrire honnêtement ce qui peut passer par la tête de tout le monde dans des circonstances particulièrement éprouvantes.

 

Intéressant de noter au passage l’utilisation pas si fréquente du mot « mufle » qui tient lieu ici de titre. À qui exactement est-il supposé s’appliquer ? À l’homme qui laisse libre court à des pensées pas très classes au sujet de celle qu’il a tant aimée et qui l’a blessé, ou à la femme qui s’est comportée à la façon d’un coureur de jupons au féminin, sans éprouver le moindre remords vis-à-vis de son compagnon ? Du coup j’ai jeté un œil sur le Larousse dont voici la définition (je saute celle qui désigne le museau de certains mammifères) :

Mufle : adjectif et nom masculin, qui est grossier, brutal, sans éducation. Ex : se conduire comme un mufle.

 

À en croire le dictionnaire donc, cet adjectif est uniquement masculin et ne connaît pas d’équivalent féminin. Est-ce parce qu’une femme ne peut pas avoir un tel comportement, ou a-t-on pointé là un manque dans la langue française ? (un manque d’origine… sexiste ?)*

 

Outre ces interrogations d’ordre lexical, je pense que l’intérêt principal de ce roman reste cette écriture incisive, décomplexée. Pas non plus de la grande littérature hein, mais ça touche à l’humain avec une certaine sincérité qui mérite d’être relevée. Sorti de là, j’avoue qu’à l’heure où j’écris cette critique, plusieurs années après l’avoir lu (en 2012 ou 2013 je crois bien), il ne m’en reste pas grand-chose de plus en mémoire. Je ne vais donc pas être plus loquace que cela. Je me souviens d’une lecture facile et rapide, mais pas plus marquante que cela, ni dans un sens ni dans l’autre. À vous de voir donc !

* d’autres mots de la langue française dénoncent la même idée de ce caractère déplaisant et visiblement unilatéralement masculin, et ne connaissent donc pas de pendants féminins : goujat ou malotru par exemple...

 

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23 avril 2019 2 23 /04 /avril /2019 07:21

En littérature il y a les classiques, les références, les bouquins dont l’aura fait qu’on a l’impression de les connaître avant même de les lire. Il y a ceux qui font parler, parce que devenus des phénomènes à la mode. Et puis il y a ceux qui ont une réputation qui les précède, voire un voile de mystère qui les entoure, et qui intrigue, forcément. La conjuration des imbéciles est à mes yeux de cette dernière catégorie. J’en avais déjà plusieurs fois entendu parler, presque comme d’une légende urbaine, sans jamais avoir réussi à retenir son nom. Mais si, vous savez, ce fameux roman que son auteur a essayé en vain de faire publier, cumulant refus sur refus de la part des maisons d’édition. Tant et si bien que le gars, complètement déprimé et convaincu d’être un écrivain raté, a fini par se donner la mort. Sauf que sa mère n’a pas lâché le morceau et est repartie à l’assaut des éditeurs avec le manuscrit de son fiston suicidé. Et le roman a fini par trouver preneur, il est même devenu un succès énorme. Eh bien ce livre c’est La conjuration des imbéciles et son auteur (qui n’a donc jamais su que son œuvre connaîtrait la gloire et la reconnaissance de ses pairs : il a reçu le prix Pulitzer à titre posthume) se nomme John Kennedy Toole. C’est quand même vachement intrigant cette « petite histoire » autour de ce livre non ? Moi j’ai voulu en savoir plus, et je me suis donc attaqué à sa lecture.

 

Je dis « attaqué » parce que le bouquin est un sacré morceau. Prévoyez le temps, il ne se lit pas en un petit après-midi d’hiver, c’est quand même du pavé de compétition. Malheureusement je dois bien le dire, ce n’est pas uniquement du fait de son volume imposant que la lecture s’est avérée longue à mes yeux. Les gros pavés, en théorie ça ne me fait pas plus peur que ça, j’en ai même plus ou moins régulièrement sur ma pile de livres à lire. Là où ça se corse, c’est quand le sujet n’est pas hyper passionnant, ou quand l’écriture manque de rythme, ça demande déjà plus de courage et faut parfois s’accrocher pour en venir à bout. Eh bien c’est exactement ce qui s’est produit entre ce livre et moi…

 

Alors d’abord un résumé rapide. Le héros de cette histoire se nomme Ignatius J. Reilly, on se situe dans la Nouvelle-Orléans des années 60. Ignatius a 30 ans et vit aux crochets de sa mère (elle-même pas une flèche, et plutôt portée sur la bouteille). Diplômé après 10 ans d’université en histoire médiévale (déjà le truc hyper utile dans la vie active), fortement obèse, pas très porté sur l’hygiène et affublé de tenues très personnelles (il ne quitte jamais sa casquette de chasse verte avec protection pour les oreilles, il craint trop les rhumes de cerveau) il ne sort quasiment jamais de sa chambre, où il s’est mis en tête de rédiger ses mémoires et pensées sur de petits cahiers tout gribouillés. D’une arrogance sans limite, il a une très haute idée de lui-même et en dehors de cela méprise le monde entier. L’horreur suprême a pour lui un nom : le Travail. C’est pourtant ce qu’il est contraint d’aller chercher le jour où sa mère provoque un accident en état d’ébriété et qu’elle n’a pas les moyens seule de rembourser les dégâts. La bicoque qu’ils partagent est proche de la ruine, mais on pourrait bien malgré cela la leur enlever pour payer leurs dettes… C’est avec les plus grandes difficultés, morales comme physiques (car Ignatius est accablé d’un mal retors et pervers : son satané anneau pylorique suit les montagnes russes de ses humeurs et lui fait souffrir le martyre) qu’il va tout d’abord prendre un emploi de bureau dans une fabrique de pantalons, avant que ses mésaventures dans le monde du travail ne le propulsent vendeur ambulant de hot-dogs…

 

Voilà pour le gros de l’intrigue (aucun jeu de mots dans cette phrase). Cependant le récit est très dense et très touffu, on y croise de nombreux personnages secondaires auxquels sont rattachées des sous-intrigues plus ou moins intéressantes. Si l’ensemble peut paraître fouillis au début, les différents fils narratifs finissent par se rejoindre et tous les personnages développés auront en fin de compte un lien plus ou moins direct avec Ignatius. Parmi eux j’ai bien aimé Mancuso, le flic zélé mais poissard qui se voit refiler les pires enquêtes par son supérieur, la danseuse-entraîneuse qui tente de monter un spectacle d’effeuillage sexy avec son perroquet déplumé, ou encore Miss Trixie, une vieille employée de bureau assez iconoclaste qui attend impatiemment sa retraite alors qu’elle a passé l’âge depuis une bonne vingtaine d’années… Il y a aussi le roublard Jones, contraint d’accepter un boulot sous-payé pour ne pas être embarqué par la maréchaussée pour vagabondage, la tenancière raciste du bar qui emploie Jones et la danseuse, la mère et la tante de Ignatius qui aiment se mettre une bonne mine après leurs soirées bowling, le prétendant beau-père d’Ignatius qui nourrit une véritable phobie envers les « communisses », Myrna l’ancienne amie d’université d’Ignatius partie à New-York défendre la liberté sexuelle ce qu’il considère d’ailleurs être hautement indécent, le couple de bourgeois employeurs, les Levi, dont la femme est en permanence en train de faire des reproches à son mari,… et j’en oublie très certainement au passage.

 

Comme je le disais, c’est dense. Mais pas forcément toujours passionnant malheureusement. L’histoire a été écrite au début des années 60 et cela se ressent énormément, aussi bien dans le style que dans le contenu. L’Amérique décrite, et très fortement critiquée (que ce soit ouvertement ou par l’absurde), est pour le moins datée, même si certains thèmes restent aujourd’hui encore d’actualité. La société d’hyper-consommation dénoncée par Ignatius, on y est plus que jamais. Le racisme, bien que la ségrégation n’ait plus cours aux États-Unis, reste un des problèmes majeurs au pays de la liberté. Donc sur le fond, on trouvera sans peine des thèmes qui auront, malheureusement, très bien résisté au temps. Mais sur la forme, on n’y est plus vraiment, faut bien le dire. C’est un peu le même sentiment que j’avais eu également à la lecture de L’Attrape-Cœurs de J. D. Sallinger. L’écriture est un poil surannée, il y a un je-ne-sais-quoi qui m’a distancié un peu du récit et m’a donc empêché de m’y plonger vraiment, créant chez moi une certaine retenue.

 

Quant au style, là encore il est riche et varié. D’abord parce que selon les protagonistes, l’auteur va changer de ton et s’adapter aux manières de s’exprimer de ses personnages. Il faut d’ailleurs savoir que ce long roman est en majeure partie composé de dialogues, bien plus que de descriptions ou d’actions. Quand il s’agit d’Ignatius, le verbe est haut, le langage très soutenu voire exagérément riche, les phrases longues et alambiquées pour énoncer des choses au final très simples. C’est Ignatius, il est comme ça. Comme il se prend pour un génie incompris, il s’exprime comme un être de son niveau devrait le faire selon lui. Il n’en reste pas moins qu’une connerie, même énoncée avec des mots savants, ponctuée de démonstrations fumantes et tout droit sortie d’une logique embrumée, reste bien évidemment une connerie. Au mieux ça épate les imbéciles qui l’écoutent déblatérer, mais ça ne va pas beaucoup plus loin que ça.

Quand il s’agit du noir Jones en revanche, on tombe dans l’argot et surtout l’auteur tente de retranscrire par écrit le phrasé et l’accent populaire de la Nouvelle-Orléans des années 60. Mots éludés, prononciation reproduite par la phonétique, onomatopées… tout un tas d’artifices qui à la longue alourdit à mon sens la lecture. Cela dit, les phrases à la mords-moi-le-noeud d’Ignatius sont tout aussi fatigantes entendez bien… c’est vrai lors de ses dialogues interminables mais encore plus vrai lors de ces échanges épistolaires avec son amie/amour/ennemie Myrna, ou les extraits de ses pensées mises sur le papier dans ses fameux cahiers Big Chief. Et c’est en partie ce qui m’a un peu tenu éloigné du livre et a compliqué mon approche du texte : le style est lourd, et je n’ai pris aucun plaisir à sa lecture.

 

Lourd, au sens propre comme au sens figuré, c’est un adjectif qu’on peut également associer au personnage principal, le pachydermique Ignatius. En cela il faut bien le dire, l’auteur a réussi son pari et ne s’est pas dégonflé. S’il a voulu prendre le contre-pied du héros classique il y est parfaitement parvenu. Ignatius est le prototype même de l’anti-héros, mais attention le vrai, le pur. De nos jours il devient assez courant que le personnage principal d’une œuvre soit mis en avant comme un « anti-héros ». Sous-entendu que le gars en question sort des normes en vigueur, flirte avec le politiquement incorrect, détonne pour une raison ou une autre. Mais ce caractère d’anti-héros est plutôt considéré alors comme un atout, quelque chose qui le sort de la mêlée et le classe à part, mais de manière positive pour le spectateur ou le lecteur. Or Ignatius J. Reilly, lui, répond stricto sensu à l’étymologie même du terme « anti-héros », entendez par là qu’il est l’exact contraire, sur absolument tous les plans, de l’image qu’on peut se faire d’un héros principal. Il ne possède que des défauts, je serais bien en peine de lui trouver le moindre aspect positif. Et pas des « petits défauts ». Que des caractéristiques qui le rendent insupportable, irascible, imbuvable. Ce type est un cauchemar sur pattes. On pourrait passer des heures à lui mettre des baffes. Mais au-delà encore des envies de meurtre, l’envie irrépressible qu’il génère c’est je crois celle de fuir loin, très loin de lui. Et ce qui finit d’en faire une horreur c’est que tout ce qu’on peut lui reprocher, lui s’en targue comme de véritables qualités, preuves indéniables s’il en fallait encore de sa supériorité sur les autres. Bref, je crois qu’on ne peut pas aimer ce personnage (moi en tout cas j’en suis proprement incapable, et pourtant j’ai une assez grande capacité, je crois, à la tolérance et à la relativisation dans le domaine de l’imaginaire et de l’art). En ce sens, faire d’Ignatius ce qu’il est, et le personnage principal d’un roman, je dois bien dire que c’était couillu de la part de l’auteur, et complètement à contre-courant. Car il est clair qu’il ne visait pas l’identification du lecteur au héros ! D’ailleurs si on prend comme critère l’impact sur le lecteur (tous sentiments confondus) d’un personnage, alors l’objectif est atteint, mille fois atteint : on ne peut pas oublier ce gros bonhomme en casquette de chasseur, il est l’un des personnages de papier les plus marquants qu’il m’ait été donné de lire. Ah ben tiens, il semblerait bien finalement que j’ai réussi à dire quelque chose de positif (ou d’approchant) sur ce personnage…

 

L’un des autres aspects que j’ai noté après coup, mais qui m’a gêné aux entournures tout du long de ma lecture sans que j’arrive consciemment à mettre un nom dessus sur le moment, est lié à l’ambiance générale de ce livre. En fait, j’ai eu l’impression qu’en permanence, quasiment tous les personnages étaient en colère, que tous les dialogues étaient écrits sur le ton de l’engueulade, de l’emportement. Et moi les gens qui crient (ou même simplement qui parlent fort), ça me fatigue très vite je dois dire. Je crois que c’est aussi une des choses qui a contribué à me tenir à distance de ce récit.

 

À en croire ce que j’ai pu en lire ça et là sur la toile, j’ai la nette impression de faire partie de la minorité qui n’a pas accroché à ce roman. C’est vrai, dans une immense majorité, les critiques sont bien plus que positives, même très souvent dithyrambiques. J’ai été impressionné de voir que de nombreux auteurs citent La conjuration des imbéciles comme une de leurs œuvres cultes, et parmi les plus importantes de la fin du XXème siècle. Le roman de John Kennedy Toole ne fait pas l’unanimité mais presque. Aussi suis-je bien obligé d’en conclure que je suis peut-être passé à côté de quelque chose, que je n’ai pas su capter ce qui a tant plu par ailleurs à tant de monde. Peut-être que j’accorde trop d’importance à la qualité humaine des personnages, et surtout à la possibilité d’identification du lecteur aux héros mis en scène, au détriment de la qualité plus intrinsèquement littéraire de l’objet. Mais je dois bien aussi avouer que j’ai eu du mal à faire le tri dans ce que je lisais et à saisir le message de l’auteur. Oui j’ai repéré les thèmes pointés du doigt, mais j’ai eu plus de mal à comprendre exactement ce que voulait nous en dire John Kennedy Toole. Était-ce simplement une pochade poussée très loin ? Beaucoup de lecteurs, si j’en crois les commentaires qui reviennent le plus régulièrement, considèrent ce roman comme très drôle, voire hilarant. Moi j’ai très peu ri en le lisant. Souri oui, en particulier pour tout ce qui concerne Miss Trixie, l’officier Mancuso ou l’obsessionnel chasseur de « communisses ». Mais clairement ce n’est pas ce que j’ai retenu de plus marquant de ce roman. Alors je m’interroge, car je me demande ce que cela révèle de moi, pourquoi je n’ai pas été pris par cette évidence qui s’est imposée à tant d’autres lecteurs, et de bien plus érudits que moi parmi eux.

 

Alors ne serait-ce que pour cela, pour ce questionnement que ce livre a déclenché en moi, mais aussi parce qu’indéniablement ce roman est une expérience de lecture assez unique en son genre, j’ai envie de vous le conseiller à tous, bien que moi je ne l’ai pas aimé. Et puis comme ça on pourra en recauser ensemble, et je comprendrai peut-être enfin ce qui m’a échappé ?...

 

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14 avril 2019 7 14 /04 /avril /2019 08:16

Il y a de cela bien longtemps… je vous ai parlé ici-même du roman En moins bien d’Arnaud Le Guilcher. Et ceux qui ont bonne mémoire s’en souviendront peut-être, j’en disais le plus grand bien.

Voici sa suite, Pas mieux, évidemment du même auteur.

 

L’histoire reprend 15 ans après le premier roman. Le narrateur, dont on ne connaîtra décidément jamais le nom, a mis un peu d’ordre dans sa vie. Du moins, il s’est sorti comme il a pu de la situation catastrophique dans laquelle il avait été plongé 15 ans auparavant. Attention hein, c’est pas la grosse déconne tous les jours : aujourd’hui quarantenaire il bosse (il a repris la blanchisserie des Kurosawa), il a arrêté la picole et il a pris un chien. En revanche son clébard, Prosper, bouledogue anglais de son état, a pris la relève côté bibine puisque la bestiole est authentiquement alcoolique. De l’aveu du héros lui-même, il est devenu le « locataire de son existence ». Autrement dit, s’il n’est plus dans la détresse où l’avait laissé l’épisode Sandpiper, sa vie lui semble bien morne. Rangée, mais morne.

Le soir de Noël, alors qu’il s’apprête à fêter le réveillon en compagnie de son pote Richard, de Mme Kurosawa et de son neveu Takeshi, deux invités inattendus s’invitent à la fête : Emma est de retour ! Et elle ne revient pas seule, puisque le héros découvre qu’il est le père d’un ado de 15 ans, qui fait pas loin du double-mètre et est fringué en gothique. Le môme se prénomme comme le père : Commmoi. Ingérable mais pas la moitié d’un con : visiblement le gamin a hérité de l’amour de l’écriture de son père, le talent en plus. Emma quant à elle cache visiblement quelque chose, que notre héros va s’empresser de découvrir… De péripéties en rebondissements, toute notre clique va se retrouver sur les routes direction New-York pour des aventures « bigger than life ».

 

Je ne vais pas m’aventurer plus longtemps à résumer ce roman. Pas mieux n’est pas un livre qu’on résume, c’est un bouquin qu’on dévore, dont on se délecte de bout en bout, et moins on en sait avant, mieux c’est quand on le découvre en lisant !

 

J’avais adoré En moins bien, et j’avoue que je craignais un petit coup de « moins bien » justement pour la suite. Ne serait-ce que parce que l’effet de surprise n’était plus là. N’était plus là… pensais-je ! Car en fait, ce roman est comme un calendrier de l’avent dont chaque chapitre correspond à une nouvelle friandise. Mais pas n’importe lesquelles de friandises : totalement inattendues et parfaitement hilarantes. La surprise reste complète car on ne sait jamais où Arnaud Le Guilcher va nous emmener. Mais ce que je peux vous dire c’est qu’on passe de délires en délires² (oui, au carré), de situations burlesques en rencontres improbables. À ce titre, le duo de personnages secondaires Aron et Joseph va vous laisser sur le cul.

 

J’ai réalisé en cours de lecture que Pas mieux, loin de tomber dans le piège de la suite un peu poussive et forcément moins pertinente que le roman original, est en fait encore plus balèze que le premier opus. Genre le précédent était une mise en bouche et là on passe la seconde et on arrive au rythme de croisière… alors autant vous accrocher parce que le père Le Guilcher, il dépote sur ce coup-là.

 

C’est vraiment écrit avec une verve que moi j’adore. Impertinent, furieusement drôle, plein de la gouaille qu’on aime dans les dialogues d’un Michel Audiard par exemple, mais en même temps moderne et blindé de références culturelles auxquelles un type de ma génération ne peut pas rester insensible. C’est déjanté, c’est désenchanté, c’est absurde, c’est profond, c’est désopilant, c’est dramatique, c’est malin, c’est jubilatoire… en un mot, c’est virtuose.

 

Vous voulez savoir pourquoi Barack Obama a été obligé de démissionner de la Maison Blanche ? Vous voulez pisser dans une tête de rhinocéros en compagnie de Brad Pitt ? Manger un carpaccio de panda ou une friture de langues de tortues luth ? Vous faire analyser par un psychiatre atteint du syndrome de la Tourette ? Eh bien ça fait partie, entre bien d’autres choses, de ce que notre héros va expérimenter dans ce roman...

 

Car de l’humour, vous en aurez par paquet de douze, et de la qualité s’il-vous-plaît. Mais justement c’est là que Arnaud Le Guilcher est très, très fort : à l’humour noir, corrosif, cynique, il associe la tendresse, le spleen, la nostalgie, la mélancolie, le sentiment vrai et profond. Et ça, sur moi ça fonctionne du tonnerre. Combo gagnant.

Tant et si bien que Pas mieux entre dans cette catégorie très spéciale de romans qu’on a une envie folle de dévorer mais qu’on se force à lire lentement quand même, pour faire un peu durer le plaisir. Vous savez, ces bouquins qui ont ce curieux pouvoir : vous filer la patate à chaque page sauf à la dernière, celle qui vous fait vous sentir un peu orphelin quand vous la tournez.

 

Alors bien sûr je ne peux que vous conseiller la lecture de Pas mieux (et de En moins bien avant lui). Avec ce second roman, Arnaud Le Guilcher persiste, signe et enfonce définitivement le clou. J’adorerais écrire comme ce type-là, mais bordel je crois bien qu’il le fera toujours mieux.

 

 

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9 avril 2019 2 09 /04 /avril /2019 07:31

Le nom de Douglas Coupland me disait vaguement quelque chose sans pour autant n’avoir jamais rien lu de lui. C’est ce qui m’a fait prendre le livre en mains en l’apercevant sur l’étalage des nouveautés (euh, ça remonte à 2011 tout de même !). Son titre également, Joueur_1, qui fait très ouvertement référence aux noms par défaut de jeux vidéos en ligne, m’a accroché l’œil. Non pas que je sois un gamer inconditionnel (j’ai joué en mon temps, mais de façon très raisonnable si je devais me comparer aux geeks les plus hardcore), mais j’ai quand même quelques notions et de vagues souvenirs de temps lointains où je participais à des combats acharnés en réseau*.

Et puis le résumé de l’intrigue a fini de faire pencher la balance, et m’a décidé à l’ajouter à ma PàL du moment.

 

L’histoire se déroule en temps réel** et nous propose de suivre l’évolution de quatre personnages pendant cinq heures, reclus dans un bar de l’aéroport de Toronto, réunis par le hasard des attentes entre correspondances. Quand survient un événement qui va déclencher l’apocalypse, la fin du monde tel qu’on l’a connu… le prix du baril de pétrole s’envole sur les places boursières et atteint les 900$ en un temps record, ce qui a pour conséquences immédiates des révoltes, attaques, cambriolages et débordements en tous genres. Des explosions retentissent à l’extérieur, un nuage chimique toxique s’est échappé d’une usine proche ce qui n’incite pas à sortir de l’aéroport, d’autant qu’un sniper fou fait un carton sur le toit… Dans le bar, les héros d’infortune sont coincés ensemble et font connaissance. Il y a Rick, le barman qui veut changer de vie et mise tout sur la méthode infaillible du bonheur prônée par un gourou pseudo-messie moderne. Il y a Karen, quarantenaire fraîchement divorcée qui a rendez-vous avec un homme rencontré sur le net. Il y a Luke, un pasteur qui sur un coup de tête s’est enfui avec les quelques milliers de dollars de la caisse de sa paroisse. Et il y a Rachel, une blonde sublime mais qui souffre d’un handicap mental : elle ne peut physiologiquement pas reconnaître les visages, ne comprend pas ce qu’est « l’humour » et ne peut donc pas entretenir de relation normale avec un homme. Pour prouver qu’elle peut être normale, elle est à la recherche d’un géniteur qui voudra bien faire d’elle une mère…

 

En fait j’ai été assez dérouté par ce roman, qui n’était pas du tout tel que je me l’imaginais. Déjà comme apocalypse, je n’avais jamais envisagé le prix du baril de pétrole comme élément déclencheur. Mais ça se défend comme idée, quoique cela ne soit pas des plus spectaculaires cela dit. Ensuite, la fin du monde c’est un peu vite dit, d’autant que les personnages resteront en huis-clos, pour ainsi dire assez tranquilles à l’abri dans un bar, pas le truc le plus badass du monde niveau ambiance. Ce bouquin n’est en rien un survival, si c’est ce que vous cherchez vous risquez d’être déçus. Les personnages sont quand même bien barrés, et en dehors de Karen ils sont tous assez uniques en leur genre, on ne risque pas d’en croiser souvent des comme ça à mon avis. D’où peut-être un léger problème si on cherche à s’identifier à l’un ou l’autre. Et puis là où j’ai été surpris, c’est dans la teneur même du récit : c’est la fin du monde à l’extérieur, mais les personnages sont assez passifs, ils passent leur temps à discuter, à philosopher, à parler de la vie, plutôt posément d’ailleurs, on ne panique pas trop finalement. Bref, si ce qu’ils racontent n’est pas inintéressant - et d’ailleurs j’ai cru comprendre (ce que j’ai donc pu vérifier) que l’auteur Douglas Coupland est plutôt doué pour les dialogues – c’est le contexte dans lequel ces discussions ont lieux qui leur donne un ton très étonnant. Comme quand on sent que quelque chose cloche mais qu’on n’arrive pas à mettre le doigt exactement sur ce qui ne va pas. J’ai eu cette impression à la lecture : celle de lire un exercice intéressant et formellement plutôt réussi, mais qui repose un peu sur des sables mouvants, qui se perd dans les brumes qui l’entourent… L’écriture est fluide, le style se lit bien, on accroche à ce qui se dit, et pourtant je ne sais pas dire avec certitude si le bouquin est réussi ou raté. Un indice tout de même : je l’ai lu il y a maintenant quelques temps déjà (peut-être 4 ou 5 ans ?) et si je me souviens du début et de certaines scènes, je n’ai plus aucun souvenir de comment ça se termine ! C’est peut-être qu’il ne m’a pas tant marqué que cela, c’est peut-être le signe aussi que loin d’être désagréable il n’est pas d’une lecture indispensable.

En tout cas si quelqu’un l’a lu, j’aimerais beaucoup avoir votre avis*** également à son sujet !

* sur Duke Nukem, et plus tard sur Call of Duty 4, c’est dire si ça ne date pas d’hier…

** c’est ainsi qu’on nous vend le bouquin en quatrième de couv. Temps réel de quoi exactement je ne sais pas, peut-être de lecture ? N’ayant pas lu armé de mon chronomètre je ne saurai en dire plus…

*** comme je vous invite d’ailleurs à vous exprimer sur tous les articles de ce blog, ne vous limitez surtout pas !

 

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2 avril 2019 2 02 /04 /avril /2019 08:32

La Belgique, ce beau pays.

Bien que je n’y sois presque jamais allé, j’ai une grande sympathie pour ses habitants. Un élan du cœur irrépressible qui me vient naturellement quand je pense à nos voisins francophones.

Quand je pense Belgique, je pense chansons (avec le grand Jacques Brel, classique parmi les classiques, ou avec Suarez chez les petits jeunes), je pense cinéma (depuis C’est arrivé près de chez vous jusqu’à Hasta la Vista, ce pays est un véritable fournisseur de coups de cœur ciné), je pense BD (est-il seulement utile de rappeler le nombre de génies dans ce domaine qui viennent de Belgique ?), je pense humour (Benoît Poelvoorde le maître, François Damiens le digne successeur, et la nouvelle scène avec des gens comme Charline Vanhoenacker ou Alex Vizorek), je pense cuisine (Ben quoi pourquoi tu souris comme ça ? T’aimes bien les moules oui ou non ? ….* ), je pense philosophie (avec l’un des plus grands -autant qu’incompris- philosophes contemporains, Jean-Claude Van Damme). Eh bien depuis ce roman, quand je pense Belgique, je pense également littérature…

 

Son auteur, Dimitri Verhulst, livre ici un récit très grandement inspiré de sa propre existence. Dans le petit village de Reetveerdegem, Dimitri, 13 ans, vit dans la maison familiale avec son père, ses trois oncles et sa grand-mère. Chez les Verhulst on travaille peu mais on écluse beaucoup. Les quatre frères sont des poivrots de premier ordre, dont la préoccupation principale réside avant tout dans la capacité à picoler comme des trous. Au point d’organiser des compétitions de saoulards (énorme fou rire déclenché chez moi par le Tour de France éthylique mis en place dans le troquet du village, où les athlètes remplacent les difficultés d’une étape cycliste par des challenges d’absorption de différents alcools en quantité et à des rythmes divers) et de mettre un point d’honneur à bien dépenser jusqu’au dernier sou de la pension de la grand-mère en bière. Dans le clan Verhulst on est fier de ses origines et de son mode de vie. Être pauvre et bourré, c’est un choix délibéré, une identité revendiquée, un engagement au quotidien ! Dimitri nage donc dans cette ambiance un peu particulière, très brute de décoffrage, plutôt misérable mais néanmoins chaleureuse qu’entretient cette famille de prolétaires alcoolisés. Jusqu’à ce qu’une assistante sociale ne se penche un peu plus intrusivement sur les conditions de vie du jeune garçon…

 

Bon, d’abord il y a le titre : La merditude des choses, irrésistible selon mes critères à moi. Ensuite il y a la gouaille et l’ambiance retranscrite dans ce bouquin : c’est drôle, c’est souvent trash, parfois vulgaire mais il y a aussi une véritable nostalgie et bienveillance dans le regard du narrateur (le narrateur est Dimitri adulte qui raconte son enfance). La merditude des choses c’est aussi une espèce d’état des lieux sociétal assez sordide, une réflexion sur l’hérédité sociale, sur l’amour parental et le lien père-fils. Mais avant toute chose c’est une belle tranche d’humour noir comme on n’en voit pas si souvent et qui fait pourtant un bien fou. Impossible d’ailleurs pour moi de ne pas faire le rapprochement entre les Verhulst du roman et les Gallagher de cette génialissime série qu’est Shameless (version US). Mêmes situations déjantées, mêmes délires alcoolisés, mêmes revendications de marginaux fiers de l’être, même envie de se sortir de la merde ambiante mêlée à la culpabilité de trahir les siens ce faisant…

 

Ce qui est encore plus déconcertant que l’histoire en elle-même déjà bien spéciale, c’est le fait de savoir qu’on navigue à travers ces pages dans l’enfance et la jeunesse de l’auteur. Il ne s’en cache pas, il est le narrateur, et il raconte ce qu’il a vécu, et ce qu’il n’arrive pas, malgré sa volonté d’en sortir, à renier. Toute dysfonctionnelle et burlesque qu’elle soit, cela reste sa famille et il garde à l’attention de ses oncles, de son père et de sa grand-mère une grande tendresse qui transpire tout le long du roman. C’est d’ailleurs ce qui fait toute l’originalité et la force de ce livre, le permanent mélange d’humour et de nostalgie, du sucré et de l’amer, comme quand on boit un bon vieux mazout**.

 

Alors si vous ne craignez pas le rouge qui tâche, la fumée, la crasse et les vapeurs d’alcool, ouvrez ce livre et plongez dans les souvenirs drôles, tendres et méchants de Dimitri Verhulst, vous ne devriez pas le regretter.

* vous aurez bien évidemment tous reconnu le passage où Ben propose à Rémy d’aller manger des moules-frites dans le cultissime C’est arrivé près de chez vous.

** le mazout ? Quoi vous n’avez jamais mélangé un peu de coca avec de la bière ?

 

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26 mars 2019 2 26 /03 /mars /2019 10:05

Pas de blabla introductif, tout de suite un résumé, pour que vous compreniez de quoi ça cause.

Désert d’Arizona, USA : un avion s’écrase à proximité de la petite ville de Peason. Pas de survivant, mais d’étranges histoires commencent à circuler dans la région, on parle de revenants, de fantômes… Quant à la boîte noire, si elle n’est pas retrouvée c’est surtout parce que l’ordre a été donné un peu rapidement de stopper les recherches…

Lancashire, Angleterre : Leo Tillman vivait une vie simple et banale, jusqu’au jour où en rentrant chez lui, sa femme et ses trois enfants avaient disparu sans laisser de trace, avec un simple mot à son intention : « Ne nous cherche pas ». Brisé, Tillman refuse les conclusions de la police, pour lui ce ne peut pas être un départ volontaire. Il décide de tout faire pour les retrouver, mais il est lucide : il n’a aucune compétence en la matière. Il s’engage alors dans l’armée, devient mercenaire, apprend tout ce qui peut lui être utile pour mener son enquête. 13 années se sont écoulées depuis la disparition de sa famille mais Tillman cherche toujours, obstinément. Sa seule piste est un nom : Michael Brand.

Londres : Heather Kennedy est flic et pas très populaire auprès de ses pairs depuis qu’elle a refusé de mentir pour couvrir ses collègues dans une affaire de légitime défense un peu douteuse. Laissée de côté elle hérite des enquêtes de seconde zone, comme celle de ce vieil universitaire mort en chutant d’un escalier. Cette mort n’a rien de suspect, mais à l’insistance de la famille le dossier est réouvert. Kennedy et son jeune assistant stagiaire vont découvrir que cela ressemble plus à un meurtre qu’à un accident, mais qui en voudrait à un chercheur en paléographie ? Le vieil homme travaillait sur les Manuscrits de la Mer Morte. Pas de quoi éveiller les convoitises. À moins que ?...

Tillman et Kennedy vont bientôt voir leurs enquêtes respectives se croiser, et passer de découvertes en révélations jusqu’à un final qui les mènera bien loin de leur point de départ…

 

Bon voilà, le décor est planté, en gros t’as lu un sous - Da Vinci Code me direz-vous.

Je ne sais pas, je n’ai jamais lu le Da Vinci Code vous répondrai-je.

Et pour avoir vu l’adaptation cinématographique de sa suite-préquelle (si j’ai bien tout compris), à savoir Anges et Démons, je peux vous assurer d’une chose : je ne le lirai jamais ! Si ce que raconte le Da Vinci Code est aussi mauvais que ce que raconte Anges et Démons, je vous prie de bien avoir l’obligeance de me laisser passer mon tour…

 

Donc je ne saurais pas faire de comparaison formelle entre L’Évangile des assassins et un quelconque bouquin de Dan Brown, mais ce que je peux dire c’est que le roman d’Adam Blake m’a plutôt bien plu. Je ne vais pas en faire l’éloge comme s’il s’était agi d’un chef-d’œuvre littéraire, mais franchement dans son genre il fait le job et remplit plus que très convenablement son rôle. C’est enlevé et rythmé bien que l’auteur prenne le temps au début de son roman de bien mettre en place ses personnages et les différents événements qui mis en parallèle vont doucement dessiner une trame d’ensemble cohérente et intrigante. Il y a des rebondissements, pas mal d’action qui ne dénoterait en rien dans un film à gros budget, les personnages sont bien campés et on suit leurs enquêtes avec intérêt et curiosité. Si je devais émettre un bémol, ce serait au sujet du personnage de Tillman, un peu too much, dont l’histoire personnelle est un chouïa perchée mais qu’il faut accepter pour continuer la lecture. Le personnage en lui-même n’est pas désagréable à suivre, mais c’est son évolution personnelle, sa trajectoire depuis la disparition de sa famille qui est un peu plus dure à avaler. Kennedy quant à elle est dans la veine des flics solitaires et rejetés de tous mais foutrement bons dans leur partie. Du classique mais du solide scénaristiquement. En tout cas l’association des deux fonctionne bien, et les héros se révèlent assez complémentaires.

Autre point fort du roman : la manière dont les choses s’entremêlent et le mécanisme de l’enquête qui est vraiment bien huilé et ne laisse pas le lecteur douter de ce qu’il lit. Aussi loin que va l’auteur dans ses révélations, jamais on n’a l’impression que « non là vraiment c’est exagéré ! », ce qui dans ce domaine donne un bon indice quant à la qualité du bouquin.

 

Dernière chose, mais qui pour moi n’est pas la moindre, Adam Blake n’est autre que le pseudonyme choisi par l’auteur britannique Mike Carey, scénariste de comics (il a officié sur un nombre impressionnant de BD, depuis les X-Men jusqu’aux Fantastic Four, en passant par Hellblazer -la série dans laquelle évolue le personnage John Constantine- ou The Unwritten) mais aussi auteur de romans comme Cercle vicieux dont j’ai déjà parlé ici il y a longtemps, où Celle qui a tous les dons (dont il a aussi écrit le scénario de l’adaptation cinématographique) dont je parlerai ici également (mais dans trèèèès longtemps).

 

Et pour avoir déjà lu pas mal de ses œuvres, je peux vous assurer que le bonhomme assure une plume à la main.

 

Donc si vous n’êtes pas allergiques aux thrillers mâtinés d’Histoire et de mythes, si les gros pavés ne vous font pas plus peur que ça (parce que mine de rien ça envoie pas mal en nombre de pages) et que vous aimez être transportés à travers le monde par une intrigue bien ficelée et pleine de mystères à résoudre, je ne peux que vous conseiller de vous laisser tenter par cet Évangile des assassins de bien bonne facture.

 

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12 mars 2019 2 12 /03 /mars /2019 13:21

Franchement j’hésite à vous en dire plus. Plus que le titre, Room.

Parce que je l’ai lu sans rien en savoir d’autre, et que c’est très certainement grâce à cela que ce bouquin m’a à ce point dérouté, ennuyé, puis chopé pour finalement me laisser avec la trace d’une bonne vieille claque comme ça faisait longtemps que je ne m’en étais pas prise.

Alors forcément moi, là maintenant, à l’heure d’écrire une chronique à son sujet, j’hésite.

Parce que j’ai peur qu’en en disant plus que son titre, j’en dise déjà trop. Que j’amoindrirai l’impact. En même temps si je n’en dis rien, j’ai peu de chance de vous inciter à le lire, alors que pourtant je ne peux que conseiller à tout le monde sa lecture !

 

Dilemme, dilemme.

 

Après évidemment, vu qu’il a eu un sacré buzz à sa sortie (ça date quand même de 2011 – 2012 cette histoire-là), qu’il a déjà été adapté en film (que je n’ai pas vu), et que donc vous en avez peut-être déjà entendu parler par ailleurs, il y a des chances que vous en sachiez déjà largement plus que moi au moment de ma lecture.

N’empêche, je vais essayer d’être le moins bavard possible quant au résumé, et d’en révéler le strict minimum.

 

Room c’est l’histoire de Jack. Jack vient d’avoir 5 ans. Jack est un petit garçon heureux, qui déborde de vitalité, et le centre de son univers, c’est Maman. Ils vivent de manière fusionnelle, ne se quittent jamais. Dans leur chambre ils font tout ensemble. La seule ombre à ce tableau idyllique c’est le Grand Méchant Nick, heureusement Maman cache toujours Jack dans Petit Dressing lors de ses venues. Mais Jack a 5 ans aujourd’hui : c’est un grand à présent !

 

Et je vais m’arrêter là pour ce qui est du résumé. Si vous tenez à en savoir plus vous avez deux solutions : la plus facile, vous tapez Room dans n’importe quel moteur de recherche et vous saurez tout ce qu’il y a à en savoir, et même bien plus. Ou bien vous optez pour la seconde solution, la moins simple : vous lisez ce roman assez exceptionnel de Emma Donoghue et vous découvrez par vous-même ce qu’il y a à découvrir.

Il va de soi que je vous conseille la seconde solution.

 

Cependant attention ! Si vous ne voulez rien savoir du tout cessez de lire ici, sinon voici tout de même une ou deux choses que je peux vous dire sur ce que ce roman a produit comme effet sur moi…

 

La première chose à savoir, c’est que le narrateur de l’histoire c’est Jack. Et Jack a tout juste 5 ans. Il parle donc comme un enfant de 5 ans. Son monde est riche et il côtoie beaucoup de monde dans son univers : il y a Madame Lucarne, Monsieur Tapis, Madame Table, Monsieur Évier, Petit Dressing, Monsieur Lit et bien d’autres ! Et sa vie, comme celle de chaque enfant, est rythmée par d’innombrables rituels…

… et pour tout dire ne sachant pas ce que j’allais lire, l’entame du bouquin m’a vraiment été difficile. Entre le langage d’un enfant de 5 ans et l’aspect ultra-répétitif du moindre petit détail de son existence (qui pour lui ne sont pas des détails mais bel et bien des événements de première importance, comme tout ce que fait un enfant de cet âge-là), j’ai souffert à la lecture. Je me suis ennuyé, et j’ai même commencé à douter sérieusement de l’intérêt de cette histoire qui n’en finissait pas et semblait ne mener nulle part… Je crois l’avoir déjà dit ici l’une ou l’autre fois, j’ai cette fâcheuse tendance à ne pas abandonner un livre dont j’ai entamé la lecture, fut-il chiant à mourir. Et j’en conviens, c’est plutôt débile comme attitude, car j’aurais souvent gagné du temps en m’autorisant à laisser tomber une lecture ennuyeuse, lourde et/ou soporifique plutôt que de m’imposer d’en venir à bout coûte que coûte. Mais je me dis que si je veux me permettre d’émettre un avis dessus, le moins que je puisse faire c’est de le lire intégralement. Quitte à ce que le calvaire de ma lecture n’accroisse d’autant la perception négative que j’en aurai et n’aggrave ce que j’aurai à en dire plus tard. « C’est le jeu ma pauv’ Lucette. »

Mais cette fois-ci, avec Room, cette attitude bornée a sauvé ma lecture. Je n’ai plus le chiffre exact en tête, mais il doit y avoir au bas mot 80 à 100 pages, celles du début qui m’ont vraiment été pénibles à lire. Pas loin du premier quart du bouquin en fait. Et puis tout à coup le déclic se fait ! Quasiment d’une page à l’autre, tout s’éclaire, tout prend sens, et l’ennui m’a quitté instantanément au détour d’une page, au début d’une nouvelle phrase, d’un nouveau paragraphe. Et c’est la première claque, quand on comprend ce qu’on a lu jusqu’alors. Et on comprend que cet ennui à la lecture était un mal pour un bien, mieux : un passage obligé et indispensable pour que la suite revête autant de force ! Et la deuxième claque vient dans la foulée, quand en même temps que Jack, et même avec un brin d’avance sur lui, puisqu’on n’a plus 5 ans, on comprend ce qui va se passer par la suite. Alors le suspens prend ses droits. Le roman vous chope par les roustons et ne vous lâche plus une seule seconde, plus une seule ligne. Pourtant c’est toujours Jack qui raconte, toujours avec ses mots à lui, avec sa naïveté à lui, dans son monde à lui. Et tout ce qui était lourdingue au départ devient passionnant. Et c’est même justement parce que le point de vue narratif est celui d’un enfant de 5 ans, que le récit prend une envergure toute particulière et encore bien plus vaste et profonde que si le point de vue était celui d’un adulte.

 

Ce roman, passée sa première partie volontairement longuette, vous chope aux tripes et vous lessive émotionnellement.

Gros coup de coeur.

 

Alors n’oubliez pas : Room. C’est tout ce que vous avez besoin de vraiment savoir sur ce livre.

 

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